Entretien avec Karim Aïnouz, réalisateur

Entretien avec Karim Aïnouz, réalisateur et co-scénariste

lavieinvisibledeuridicegusmaoaffichebandeannonce2Quelles ont été vos inspirations avant decommencer à travailler sur ce film ?

Cela a commencé par une expérience très personnelle. J’ai perdu ma mère en 2015. Elle avait 85 ans. C’était une mère célibataire et ça n’avait pas été facile pour elle. Je sentais que son histoire et celle de nombreuses femmes de sa générationn’avaient pas été assez racontées – elles étaient en quelque sorte invisibles. C’est à cette époque que mon producteur, Rodrigo Teixeira, m’a fait lire le scénario de « La Vie invisible d’Eurídice Gusmão ». Je m’en suis tout de suite senti très proche. Les personnages du livre me rappelaient ma mère et sa soeur, ainsi que beaucoup de femmes de ma famille.

C’était aussi un retour à mon premier film, qui est le portrait de ma grand-mère et de ses quatre soeurs. C’était une histoire qui célébrait ces femmes, documentant leur joie, leur douleur, et la solidarité qui les unissait. J’ai senti qu’il était temps de reparler d’elles, non plus sous la forme d’un documentaire, mais d’un mélodrame. 

J’ai toujours voulu faire un mélodrame, mais je voulais qu’il soit pertinent et actuel. Comment le rendre contemporain ? Je voulais créer un film qui soit émouvant et ample comme un opéra, avec des couleurs fluorescentes et saturées, qui soit excessif et plus grand que la vie. Partir du genre  et en faire un film très personnel. Je voulais réaliser un mélodrame tropical. 

Pouvez-vous nous décrire votre méthode de travail ?

tJe ne sais pas s’il s’agit d’une méthode, c’est en tout as une façon de fonctionner qui m’est personnelle, et qui s’est instaurée après avoir réalisé quelques films. Sur le plateau, j’ai une obsession : arriver très tôt, être le premier sur le décor et l’arpenter seul, pour imaginer la scène, m’imprégner de l’espace, avant que les autres n’arrivent. Cet instant de solitude s’est souvent avéré crucial pour moi, ça m’a permis d’être plus précis quant à mes demandes. 

Une autre chose : j’ai l’habitude d’appeler mes acteurs par le nom de leur personnage. Cela me permet de rester dans le film, de nous garder isolés loin de la vraie vie. Dans le même ordre d’idée, pour ne pas briser la magie et nous permettre à tous de rester dans notre bulle, j’interdis les portables sur le plateau. 

Moi qui exige de tous de la concentration, c’est une des qualités de ma chef opératrice, Hélène Louvart. Je n’avais jamais travaillé avec elle, et j’ai adoré notre collaboration. 

Pouvez-vous nous parler de vos acteurs ? 

J’ai travaillé avec un groupe d’acteurs merveilleux, tous de générations différentes, de styles de jeu différents, et le défi était d’arriver à trouver une vibration qui soit commune à tous. 

J’ai mis du temps pour les trouver, mais une fois choisis, nous avons répété comme une troupe. 

Nous avons passé du temps au début, sur ce qui se déroulait avant ou après les scènes. C’était très physique. Ensuite, nous improvisions les scènes. Je prenais des notes et j’ajustais les dialogues. 

Ce fut une expérience très intense, durant la préparation comme sur le plateau. Il faut être aux aguets, pour capter les accidents, les hasards, les erreurs. Rester attentif à ce que les acteurs font ou proposent, être précis et bien choisir ce qui sonne juste pour une scène. Il faut être là pour eux et avec eux. 

Mes deux héroïnes, Julia Stockler et Carol Duarte étaient jeunes, pleines d’énergie et prêtes à prendre des risques, à tenter différentes possibilités, à jouer la même scène de différentes manières. Elles étaient très généreuses. Je commence toujours parce dont je ne suis pas sûr, puis j’expérimente, afin d’arriver au bon ton du film, je cherche sans cesse, car il ne s’agit pas de savoir mais de découvrir. 

J’ai également eu le privilège de travailler avec Fernanda Montenegro, sans doute l’actrice brésilienne la plus douée de tous les temps. Ce n’était pas seulement un rêve devenu réalité, mais aussi une expérience inoubliable. Et un défi. Fernanda a 90 ans, mais elle a plus d’énergie qu’une fille de 18 ans. J’ai adoré travailler avec elle. Elle n’a peur de rien et elle est toujours prête à tenter d’autres choses. 

En fait, tout est une question de confiance et de recherche. Vous ne savez jamais exactement où vous allez, mais vous avancez, avec pour armesvotre intuition et la confiance de vos acteurs. C’est un peu comme composer de la musique. 

Qu’avez-vous appris en faisant ce film ? 

Chaque film est un apprentissage, une aventure, un peu comme une nouvelle histoire d’amour. Il faut avant tout rester ouvert et admettre qu’à chaque film on apprend quelque chose. Il ne faut jamais penser qu’on en sait trop. 

Sur ce film, j’ai fait la paix avec la narration. J’ai toujours eu une relation très conflictuelle avec le récit. Cela m’attirait en tant que spectateur, mais je m’en méfiais en tant que créateur. Je trouvais que cela ressemblait parfois à une camisole, avec des règles et des paramètres faits pour nous domestiquer, comme si notre imagination était plus sauvage et plus abstraite qu’une histoire. Je le pense toujours. Mais pour ce film, j’ai décidé de partir d’un format classique avec l’intention de le pervertir de l’intérieur, avec de la musique, des couleurs, une façon non-naturaliste de jouer. Il ne faut pas trop respecter une histoire. Il ne faut jamais cesser de la remettre en question. 

Comment séduire le public à travers une histoire quasiment épique, sans jamais devenir prévisible ? Je voulais créer un monde qui soit à la fois réel et excessif. C’était le grand défi du film. Quand on touche au mélodrame, on manipule toujours un peu les sentiments des spectateurs. On veut les émouvoir, les faire pleurer, pour qu’ils ressentent émouvoir, les faire pleurer, pour qu’ils ressentent un attachement viscéral envers les personnages. Tout cela est délicat et subtil. 

Quelles sont les inspirations qui vous ont poussé à devenir cinéaste ? 

Au début, je n’ai jamais imaginé devenir cinéaste. J’adorais aller au cinéma mais en faire n’était pas envisageable. J’ai grandi à l’époque de la dictature militaire au Brésil et quand j’étais adolescent, je voulais faire quelque chose de concret, à la fois pour gagner ma vie et pour survivre dans ce contexte d’oppression politique. Le cinéma n’était pas une option. 

J’ai obtenu un diplôme en architecture et j’ai travaillé en tant qu’urbaniste, mais cela restait très bureaucratique. C’était passionnant mais tout prenait des siècles à se mettre en place. J’étais jeune et impatient (cela, je le suis toujours !). J’ai commencé à faire de la photographie, de la vidéo et des petits films en Super 8, c’était une façon de créer des choses plus vite. J’avais 22 ans. J’aurais adoré devenir peintre, mais je n’avais aucun talent pour ça. 

Et puis, j’ai fait des films expérimentaux, des courts métrages, des essais, de petits documentaires. J’ai tourné en VHS, des trucs faits maison, sans budget. Puis j’ai fait un portrait de ma grand-mère maternelle qui a semble-t-il touché les gens. Soudain, cela comptait, cela avait un impact. J’avais trouvé ma place. 

Je me souviens avoir regardé un court-métrage de Todd Haynes intitulé « Superstar ». C’était en1988 à New York, dans un petit ciné club appelé Millenium. Ça m’a époustouflé. Tout était fait avec des poupées Barbie et des images d’archives. C’était brillant, sexy et ça ne coûtait rien. Alors je me suis dit que je pourrais essayer de faire des films. Celui-ci fut crucial pour moi. Il était si brut, artisanal et puissant. 

À la même époque, j’ai vu un film des années 70 « Iracema, Uma Transa Amazonic » réalisé par Jorge Bodansky, qui se situait entre documentaire, fiction et improvisation. Ce film aussi m’a beaucoup marqué. J’ai lentement compris le pouvoir du cinéma et son impact sur la société. Petit à petit, c’est devenu une obsession. Et le cinéma est entré dans mon horizon. À l’époque, l’industrie cinématographique avait subi un choc majeur au Brésil, un peu comme aujourd’hui. Mais depuis maintenant plus de 20 ans, je fais du cinéma, même si j’ai fini par admettre que réaliser des films prend bien plus de temps que mes projets d’urbanisme. 

Que pensez-vous de l’état de l’industrie cinématographique dans votre pays ? 

Depuis environ quinze ans, soit depuis le premier mandat de Lula (le meilleur président qu’on n’ait jamais eu !) l’industrie cinématographique brésilienne a subi de profonds changements. Elles’est développée comme jamais auparavant. Et j’ai eu la chance de faire partie de cette renaissance. 

Mais ce temps semble soudain s’interrompre. 

Nous traversons un moment très critique pour ne pas dire tragique de l’histoire de l’industrie cinématographique brésilienne. Par une étrange coïncidence, le jour où notre film et celui de Kleber Mendonça ont été invités à Cannes en sélection officielle, toutes les activités de l’Agence nationale du cinéma (ANCINE) ont été brutalement interrompues. Pour la première fois également, depuis vingt ans, deux films brésiliens étaient invités à participer à un festival de première catégorie, sans qu’aucun média officiel n’en fasse mention. C’était comme si cela n’était pas arrivé. 

C’est un coup fatal qui est porté à l’industrie du cinéma. Nous continuons à espérer et à nous battre pour inverser la situation, mais le risque d’un démantèlement rapide du secteur est réel. Rien de surprenant, venant de la part d’un gouvernement récemment élu qui traite la culture et son aide publique de la pire des manières. Mais, au lieu de se plaindre de la façon dont nous sommes traités en tant que producteurs culturels, je préfère regarder l’avenir et me battre pour lui, avec du sang dans les yeux. 

Le fait d’avoir à Cannes cette année trois films représentant le Brésil, dont l’un est le premier de la brillante réalisatrice Alice Furtado, est la preuve du succès des politiques publiques culturelles des gouvernements précédents, qui ont activement soutenu le cinéma. Si cela devait changer, ce serait une grande perte. Il faudra que le monde y soit attentif. Nous avons besoin de la solidarité de pays comme la France, où le cinéma est un patrimoine national, afin de pouvoir continuer à incarner une cinématographie vivante et importante et résister à l’extinction. 

Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet ?

Ma mère était brésilienne. Mon père est algérien, kabyle. Mon grand-père paternel était très impliqué dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Mais, pour différentes raisons, il n’est jamais allé en Algérie. J’ai décidé de partir dans ce pays qui était un peu le mien, mais que je ne connaissais pas. J’ysuis allé pour la première fois cette année. J’ai tourné un journal de voyage qui va de Fortaleza (ma ville natale au Brésil) en passant par Alger et qui se termine en Kabylie. C’est un voyage de découverte, un récit à travers l’histoire de ces deux pays frères, dont l’un subit une révolution silencieuse tandis que l’autre vient d’élire un régime néolibéral autoritaire, le tout raconté dans une perspective très personnelle et intime, ma perspective. Une sorte de roman à clé. 

J’ai d’autres projets de fiction en développement, je suis un vrai glouton, je voudrais faire un film par an, voire plus. Il y a tant à raconter, à dire, à exposer.

(Dossier de presse)


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