Entretien avec Virginie Efira 

 

C’EST LA PREMIÈRE FOIS QUE VOUS ENTREZ DANS L’UNIVERS D’ALBERT DUPONTEL. COMMENT SE GLISSE-T-ON DANS CE GENRE CINÉMATOGRAPHIQUE SI PARTICULIER QU’IL A CRÉÉ À LUI TOUT SEUL ? 

Pour moi, l’étape décisive a d’abord été d’être spectatrice de ses films. J’avais vu LE CRÉATEUR, qui m’avait beaucoup marquée et puis j’ai vu tous les autres dans le désordre. J’avais vraiment beaucoup aimé 9 MOIS FERME dont j’adore certaines scènes. Ensuite plus que le scénario pur, c’est la première rencontre avec Albert qui a compté. Ma sensibilité, par rapport au personnage de Suze Trappet et aux situations que j’avais parfois du mal à visualiser à la lecture, se sont éclairées quand j’ai fait des essais pour le film où Albert jouait mon rôle et posait tout d’un coup d’une manière très imagée des couleurs sur des petites choses. Ces détails qui me semblaient invisibles et qui prenaient tout d’un coup de l’importance dans son regard, m’ont permis de comprendre l’état dans lequel il fallait se mettre. Un état d’une grande croyance, comme si dans une minuscule chose il y avait toute la forme du monde. 

ETRE DIRIGÉE ET JOUER AVEC SON RÉALISATEUR QUI EST AUSSI L’AUTEUR DU SCÉNARIO, C’EST DIFFÉRENT DE VOS EXPÉRIENCES DE CINÉMA PASSÉES ? 

Forcément. D’abord il faut s’accoutumer à l’énergie débordante d’Albert, et comme il est autant acteur que metteur en scène, il faut suivre son mouvement. Pendant le tournage, on joue comme en apnée. On sort de la scène (lui bien avant moi !), il est déjà au combo que je suis encore sous l’eau, et on voit une chose se dessiner à la fois sensible et mathématique qui est en train de se faire étrangement sous nos yeux. Ce n’est pas facile à expliquer. Mais c’est quelqu’un qui comprend ce qu’il fait et ce qu’il veut, qui a une vraie science de l’image et c’est assez rare pour être souligné. Jouer dans son film, c’est appartenir à une dynamique d’acteurs entre eux, enfermés dans un cadre qui a un sens. C’est un vrai metteur en scène. Rien n’est laissé au hasard, tout est pensé, anticipé. 

ÉTAIT-IL POSSIBLE À LA LECTURE DU SCÉNARIO DE VISUALISER ADIEU LES CONS TEL QU’IL SORT AUJOURD’HUI EN SALLES ? 

Pas immédiatement à la lecture, mais après tout le travail de répétition que nous avons fait en amont, quand j’ai vu son corps d’acteur et de réalisateur au travail, j’ai commencé à l’imaginer. Il sait déjà à l’avance les plans qu’il va tourner, le découpage de ses séquences; il est directif dans sa manière de dire les choses, d’avancer dans un plan, et de jouer. Et pendant le tournage tout ça existe mais cela permet surtout de s’en libérer parce qu’on a beaucoup travaillé avant avec lui. Il fait un cinéma extrêmement découpé, pas d’improvisation au dernier moment, mais il laisse l’air entrer dans une scène. On est au service de quelque chose et c’est très excitant pour une actrice : comprendre ce qui a été pensé, désiré, ce qui est inné dans une scène et y accéder en s’en approchant le plus possible. En fait, c’est réjouissant d’être un outil et comme il est très exigeant, passionné, voire obsessionnel, ça donne envie d’en être un bon. 

COMMENT ÊTES-VOUS DEVENUE SUZE TRAPPET, CETTE COIFFEUSE CONDAMNÉE À FORCE D’AVOIR UTILISÉ TROP DE LAQUE ? 

Albert voulait qu’elle soit d’une grande sensibilité, à fleur de peau, que sa grande fragilité de base se voie. Et qu’on capte vite son manque d’agilité sociale, mais aussi qu’elle est prête à tout pour retrouver cet enfant. Cette fragilité se traduit aussi par ses vêtements, dont elle ne change jamais tout au long du film. C’est une proposition d’uniforme de féminité au premier degré que j’ai faite à Albert : la jupe droite noire et des petits talons, pour une sorte de féminité typée, un peu BD et pour que ce ne soit pas l’habit qui convienne à cette aventure... Ça lui donne une démarche légèrement entravée, qui empêche les grandes enjambées sans qu’il y ait la moindre volonté de séduction. J’aime quand le corps existe à l’écran, quand on connaît la démarche de son personnage, qu’on s’approprie son niveau vocal. Parfois j’ai aussi eu l’impression d’être une femme seule dans un tableau d’Hopper. 

C’EST UN CONTE NOIR, UNE COMÉDIE NOIRE OU UN CONTE PUNK POUR VOUS ? 

C’est un film de Dupontel ! Pour moi, ADIEU LES CONS, c’est un film où il y a tout et surtout une ambition extrême, forte et rare de cinéma. Pour un acteur, c’est passionnant de s’élever un peu au-dessus de nous. Il est nécessaire pour un réalisateur d’aimer ses acteurs en les regardant faire, mais ça marche aussi dans l’autre sens. Parce qu’on projette aussi le jeu vers quelque chose, vers quelqu’un, vers ce qu’il veut voir, vers ce qu’il aime. Il a une connexion avec le monde, une compréhension de la société actuelle, de la vie des gens, c’est un élan qu’il capte parce qu’il les ressent, avec un désir ardent de justice. Il réussit tout de même à aborder en une heure trente sur un rythme intense, la violence du monde du travail, l’accouchement sous X, la maladie d’Alzheimer, le handicap, le suicide, les imbroglios administratifs, l’aseptisation des villes nouvelles, l’addiction au portable et à l’informatique qui régit la vie de tous dans un monde connecté complètement déconnecté de sentiments purs ! Et cela passe par un aveugle qui voit l’amour naître sous ses yeux.  

 

(Dossier de presse)