Entretien avec Ladj Ly, réalisateur

Entretien avec Ladj Ly, réalisateur

lesmiserablesaffichebandeannonce2LES MISÉRABLES est votre premier long métrage, mais vous travaillez dans le cinéma depuis une quinzaine d’années. Quel est votre parcours depuis Kourtrajmé ?

Quand j’avais 8/9 ans, j’étais ami avec Kim Chapiron. Pendant les vacances, il venait au centre de loisirs de Montfermeil et c’est là qu’on s’est connus. À 15 ans, il montait ce collectif, Kourtrajmé, avec Romain Gavras et Toumani Sangaré. J’avais 17 ans, c’était le début du numérique, j’ai acheté une première caméra et à partir de là, je ne me suis plus arrêté de filmer. Je filmais tout, mon quartier, les tournages de Kourtrajmé... 

Votre école de cinéma a été de faire les choses ? 

Exactement, on a tout appris sur le tas. On partait du principe qu’on voulait faire des films entre nous, sans l’aide de personne. On était jeunes, fous, on y allait sans se poser de questions, avec toute notre énergie. Aujourd’hui, on est peut-être un peu moins fous mais il faut toujours garder un petit grain de folie. On ne veut pas être coincés dans des cases, ce qui est malheureusement parfois le cas dans le milieu du cinéma. 

Vous avez réalisé des web-documentaires qui ont été remarqués comme 365 JOURS À CLICHY-MONTFERMEIL puis 365 JOURS AU MALI. Pouvez-vous décrire ces expériences ? 

Je me suis vite spécialisé dans le documentaire avec 365 JOURS À CLICHY-MONTFERMEIL, tourné pendant les émeutes de 2005. Les émeutes éclatent, ça se passe en bas de chez moi, j’ai toujours tout filmé, donc ce film s’est fait naturellement. Au début, je n’avais pas l’idée du docu, je me disais que mes images pourraient servir pour un clip, ou un court, et puis j’ai filmé un jour, deux jours, une semaine, et finalement pendant un an ! J’avais une centaine d’heures de rushes, tous les journalistes voulaient me racheter des images parce que j’étais le seul point de vue de l’intérieur. J’ai décidé de ne vendre aucune image et de faire mon propre film. Tous nos films Kourtrajmé étaient diffusés gratuitement sur internet, on a commencé à faire ça avant Youtube ou Dailymotion. Quelques années plus tard, j’ai fait 365 JOURS AU MALI sur les mêmes principes. Je lisais dans la presse que le Mali était devenu l’endroit le plus dangereux au monde avec Al Qaïda, Daesh... Or, je connaissais bien ce pays dont je suis originaire et ça ne correspondait pas à l’image véhiculée dans les médias. J’ai décidé de prendre ma caméra et je suis parti filmer, à l’arrache. Je me suis immergé là-bas pendant un an, j’ai rencontré tout le monde : les Touaregs, les islamistes, les milices, l’armée... Puis je rentre, je le propose aux chaînes, aucune ne voulait le montrer tel qu’il était, je l’ai mis directement sur le net. 

Il y a eu aussi les étapes GO FAST CONNEXION puis À VOIX HAUTE qui a été très remarqué, coréalisé avec Stéphane De Freitas... 

GO FAST, est un docu-fiction réalisé trois ans après les émeutes où j’aborde le traitement médiatique des banlieues. C’est présenté par Charles Villeneuve, qui a joué le jeu du pastiche des émissions-reportages à sensation qu’il présentait à l’époque sur TF1 ! À VOIX HAUTE était au départ un projet en « indé » puis France Télévision s’est greffée dessus. Ils nous ont laissé toute liberté, on a tourné, ils ont trouvé ça bien, jusqu’à proposer de le sortir en salles. C’est un film qui montre qu’il y a quand même de l’espoir en banlieue malgré tous les problèmes, que les gens des quartiers ont du talent et ne ressemblent pas toujours aux clichés véhiculés sur eux, et ça a toujours été ma démarche : montrer les réalités. 

LES MISÉRABLES est votre premier long métrage de fiction, produit dans le système classique. Est-il un premier aboutissement de toutes vos expériences accumulées ?

Aboutissement, je ne sais pas parce que j’espère que c’est plus un nouveau départ qu’une arrivée. Mais c’est vrai que dans ce film, je raconte un peu ma vie, mes expériences, celles de mes proches... Tout ce qui est dedans est basé sur des choses vécues : la liesse de la Coupe du monde évidemment, l’arrivée du nouveau flic dans le quartier, l’histoire du drone... Pendant cinq ans, avec ma caméra, je filmais tout ce qui se passait dans le quartier, et surtout les flics, je faisais du copwatch. Dès qu’ils débarquaient, je prenais ma caméra et je les filmais, jusqu’au jour où j’ai capté une vraie bavure. Dans le film, l’histoire du vol du lionceau déclenchant la colère des Gitans propriétaires du cirque est également vécue... J’ai voulu montrer toute la diversité incroyable qui fait la vie des quartiers. J’habite toujours ces quartiers, ils sont ma vie et j’aime y tourner. C’est mon plateau de tournage !

Vous avez évité le manichéisme. Ce n’est pas les «gentils jeunes contre les méchants flics », ni le contraire. Vous regardez tous les protagonistes sans préjugés ou caractérisations sommaires. 

Bien sûr, parce que la réalité est toujours complexe. Il y a des bons et des méchants des deux côtés... J’essaie de filmer chaque personnage sans porter de jugement. « Le Maire » a un côté éducateur et en même temps un peu crapuleux, les flics pareils, ils sont tour à tour sympas, dégueulasses, humains... On navigue dans un monde tellement complexe que c’est difficile de porter des jugements brefs et définitifs. Les quartiers sont des poudrières, il y a des clans, et malgré tout, on essaye de tous vivre ensemble et on fait en sorte que ça ne parte pas en vrille. Je montre ça dans le film, les petits arrangements quotidiens de chacun pour s’en sortir.

Tout se passe sur fond de chômage, de pauvreté, qui sont la cause première de tous les problèmes... 

Quand on a de l’argent, c’est facile de vivre avec tout le monde, quand t’es dans la misère, c’est plus compliqué : ça passe par des compromis, des arrangements, des petits trafics... c’est une question de survie. Les flics aussi sont en mode survie, eux aussi vivent la misère. LES MISÉRABLES n’est ni « procaillera » ni « pro-keuf », j’ai essayé d’être le plus juste possible. La première fois que je me suis fait contrôler, j’avais 10 ans, c’est dire si je connais bien les flics, si j’ai vécu à côté d’eux, avec un nombre de contrôles et d’embrouilles incalculables, et je me suis dit que je pouvais me permettre de me mettre dans la peau d’un flic et de raconter un bout du film de leur point de vue. La plupart de ces flics n’ont pas fait d’études, vivent eux-mêmes dans des conditions difficiles avec des salaires de misère et dans les mêmes quartiers que nous. Ils sont plus souvent que nous dans la cité parce que nous on bouge, on se déplace vers la ville, alors qu’eux bossent toute la journée dans le quartier à tourner en rond et à se faire chier. Pour avoir un peu d’action, ils décident de faire des contrôles d’identité et c’est le cercle vicieux. Les flics connaissent les habitants par cœur, leurs vies, leurs habitudes, et pourtant, ils les font chier tous les jours avec les contrôles. Forcément, à un moment, ça bloque.

Peut-on dire que LES MISÉRABLES est un film humaniste et politique au sens où vous ne jugez pas les individus mais dénoncez implicitement un système dont tout le monde finit par être victime, habitants comme flics ? 

C’est exactement ça, et la responsabilité première incombe aux politiques. Depuis trente ou quarante ans, ils ont laissé pourrir la situation, ils nous ont baratinés avec des dizaines de paroles et de plans - plan banlieue, plan politique de la ville, plan ceci, plan cela, et le résultat, c’est que je n’ai jamais rien vu changer en trente ans. Seule petite exception, le plan Borloo : la rénovation de l’habitat est le seul résultat concret que j’ai remarqué. Ça, ça a changé notre vie quotidienne. Donc merci à lui, mais à part ça, je n’ai jamais vu de réelle avancée et même à la limite, c’est de pire en pire. Malgré tout, on a appris à vivre ensemble dans ces quartiers où coexistent trente nationalités différentes. Je dis toujours, la mixité c’est en banlieue qu’elle existe, alors qu’à Paris centre, c’est le contraire. Chaque fois que je passe le périph’, c’est un autre univers, majoritairement blanc. La différence est flagrante alors que ces deux mondes sont côte à côte. Quand un Parisien va en banlieue, il a l’impression de s’aventurer en Afrique ou en Irak alors que c’est à cinq minutes en métro ou voiture ! C’est dommage parce que les quartiers de banlieue, ça bouge, c’est vivant, il y a une énergie incroyable, il n’y a pas que la drogue ou la violence - lesquelles existent aussi dans Paris centre... Ce qu’on vit en banlieue est à des annéeslumière de ce que montrent la plupart du temps les médias. Il y a un fossé entre la réalité et l’image médiatique. Comment les politiques pourraient solutionner nos problèmes alors qu’ils ne nous connaissent pas, ne savent pas comment nous vivons, quels sont nos codes ?

Autre réalité montrée dans le film qui contraste avec les clichés, la question ethnique : ce n’est pas les jeunes noirs face aux flics blancs. « Blacks, Blancs, Beurs » se mélangent des deux côtés...

Oui, parce que la réalité est ainsi. Il y a de tout, des gens qui traînent tous ensemble, des clans où dominent les « Rebeus » ; les Gitans sont là mais ne se mélangent pas. Il y a aussi des accords tacites où on se mélange avec les Gitans. Chez les flics aussi, il y a de tout, y compris des types d’origine africaine que nous surnommons « guada » ... « Guada » dans nos codes, ce sont les gars des îles. Les flics noirs au début venaient tous des Antilles, du coup c’est resté, même pour ceux qui sont maintenant originaires d’Afrique. Le « guada » du film a sans doute grandi dans ce quartier, mais il est devenu flic, donc considéré comme un traître, ce qui rend sa situation encore plus compliquée. Entre Chris - flic blanc raciste - et Le Maire - figure noire du quartier -, c’est complexe aussi, ils se détestent mais ont aussi des petits arrangements parce que chacun a un peu besoin de l’autre... Les flics sont bien obligés d’en passer parfois par des petits compromis avec les habitants sinon ce serait la guerre permanente. 

Votre mise en scène aussi échappe aux attentes, en évitant le montage clip, le rap en BO obligatoire... C’était important pour vous de laisser respirer le récit et les plans ? 

Je voulais que les 40 premières minutes du film soient en immersion tranquille dans le quartier. Je voulais d’abord amener le spectateur dans mon univers, et ensuite seulement, entrer dans l’action. Mais avant, on se balade, c’est une chronique, on se familiarise avec les personnages et le tissu du quartier... J’ai expurgé des clichés comme la drogue, les armes, et en effet, la musique est plus électro que rap. Même dans la façon de parler, j’ai voulu éviter les poncifs du film-banlieue. 

Le film comporte des scènes où la tension monte très fort... Comment tourne-t-on ce genre de scène où on a du mal à distinguer la vraie rage du jeu d’acteur ?

Pour prendre comme exemple la scène finale, j’ai vu ce genre de situations, je les connais par cœur, donc c’était préparé de manière très précise, je savais à l’avance le découpage de chaque plan, je savais comment mettre ça en scène, j’avais la séquence en tête...

Parlons des acteurs. D’où vient Djebril Zonga ?

À la base, c’est un pote de Clichy-sous-Bois. Il avait une carrière de mannequin et je ne savais pas qu’il était acteur. Je cherchais un « renoi », j’avais du mal à trouver, les acteurs noirs ne courent pas les rues, sorti de Omar Sy ou Jacky Ido, on les compte sur les doigts d’une main. Quand il a su que je faisais un casting, Djebril m’a appelé. Non seulement j’ignorais qu’il était comédien mais en plus, il est beau, alors que je cherchais plutôt un type à sale tronche pour faire le flic de la BAC. Je lui ai quand même proposé de faire des essais sans trop y croire, et là, wouah ! 

Et Alexis Manenti, qui a le mauvais rôle du flic beauf et raciste ? 

Je le connais depuis longtemps, il fait partie de la bande Kourtrajmé. C’est vrai que le rôle n’est pas facile, son personnage est un gros connard, mais avec quand même sa part d’humanité qu’on essaye de montrer aussi. Il porte super bien le rôle et malgré son côté détestable, les spectateurs s’attachent quand même à lui. 

Damien Bonnard est le plus connu et joue impeccablement le « bizuth » qui débarque dans un nouvel univers... 

Je ne le connaissais pas du tout. Alexis avait tourné avec lui et m’avait conseillé de le rencontrer. J’ai fait un rendez-vous avec lui, il semblait arriver d’une autre planète, comme dans le film. C’est la première fois qu’il venait en banlieue, il s’est pris une tarte ! Et ça se sent à l’image, il est très juste et très touchant. Avec lui, j’avais mes trois flics. Après, Steve qui joue Le Maire, je l’ai pris en casting, il a déjà joué dans pas mal de films. Les autres, je les ai trouvés dans la rue. 

Et Jeanne Balibar, totalement surprenante en commissaire, inattendue dans votre film ? 

Elle tournait son film à Montfermeil, je ne la connaissais pas, on m’a appelé pour l’aider et on s’est liés d’amitié. Je lui ai proposé ce rôle, elle a joué le jeu. C’est une belle rencontre. C’est vrai que c’est une surprise dans le film, on ne s’attend pas à la voir là. 

Un mot sur Julien Poupard, le chef opérateur. Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Il a tout de suite capté mon univers, la façon dont je voulais filmer. Sur mes films précédents, c’est moi qui cadrais, du coup j’étais un peu frustré au départ et je voulais faire mes cadres. Mais Julien est tellement bon, il a tellement tout compris que j’avais l’impression à travers ses images, que c’était moi qui filmais ! Ce que Julien nous a sorti est magnifique. En plus de son talent, il est humble, adorable, vraiment une très belle rencontre.

Et le montage ? Vous aviez beaucoup de matériau à organiser ?

Flora Volpelière est une monteuse extraordinaire ! J’ai beaucoup filmé, on avait une centaine d’heures de rushes. Flora bosse avec Kourtrajmé depuis vingt ans, elle a monté tous les films de Kim, c’est une tueuse à gages, elle assure ! 

Le titre fait référence à Victor Hugo, commence avec les drapeaux français pendant le soir de liesse de la Coupe du monde... Vous avez voulu faire un film non seulement sur les banlieues mais aussi sur la France ? 

Exactement, parce qu’on est tous français. Nous, on est nés ici, on a toujours vécu ici... À certains moments, certains nous ont dit que nous n’étions peut-être pas français, mais nous, on s’est toujours senti français. Je suis un peu plus vieux que les « microbes » du film et le 12 juillet 98 m’a marqué à vie. Je m’en souviens encore, j’avais 18 ans, c’était magique ! Le foot était parvenu à tous nous réunir, il n’y avait plus de couleur de peau, plus de classes sociales, on était juste tous français.On a ressenti ça à nouveau lors de la dernière Coupe du monde, comme si seul le foot parvenait à nous rassembler. C’est dommage qu’il n’y ait pas d’autres ciments du peuple mais en même temps, ces moments sont géniaux à vivre, et à filmer. Le film commence là-dessus, puis ensuite, retour à la réalité quotidienne moins reluisante, chacun retourne à sa place en fonction de sa couleur de peau, de sa religion, de son lieu d’habitation, de sa classe sociale… D’ailleurs, l’actu rattrape le film tous les jours. J’aimerais bien que le Président le voie, si ça pouvait lui faire prendre conscience des réalités de ce pays.

(Dossier de presse)


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